Samedi 3 Janvier 2009
Les Trois Belles d'Eté : chapitre 2
Par Pan, Samedi 3 Janvier 2009 à 23:31 GMT+2 dans Contes
CHAPITRE 2 : LA PLEINE LUNE, CE SOIR-LA
25 ans plus tard…
Le Mort-Vivant, du fond de son puits, contemplait un rayon de lune qui jouait sur les parois de la grotte. Absorbé par cette lueur aveuglante, il rêvassait et se souvenait. Avec une étonnante acuité, chaque seconde de son existence était gravée dans sa mémoire, comme marquée au fer rouge.
D’aussi loin qu’il se rappelait, il n’avait toujours connu que le fond de ce gigantesque puits. Il avait passé son enfance à se terrer dans son coin, effrayé par les monstres qui partageaient les lieux avec lui. Sitôt que l’un d’eux pointait son mufle hideux, il se réfugiait dans une anfractuosité de la roche et fermait les yeux. Les ombres, quant à elles, l’ignoraient consciencieusement, répugnant à s’approcher de cet être qui n’aurait pas dû être.
Vers l’âge de douze ans, lassé de se cacher, il se mit à tenir tête aux démons qui le croisaient. Alors qu’il les défiait du regard, ceux-ci n’hésitèrent plus à se montrer agressifs et à le brutaliser ; jusqu’au jour où, alors âgé de quinze ans et emporté par une rage qu’il ne comprenait pas lui-même, il tua un monstre à coups de pierre et en dévora la chair. De ce jour, l’attitude des monstres changea du tout au tout : ils étaient encore bien peu à en accepter la présence. Mais beaucoup le respectaient et tous, sans exception, le craignaient.
Un seul souvenir demeurait flou dans sa mémoire : celui d’un visage penché sur lui. Le visage d’un être qui, pour ce qu’il en savait, lui ressemblait étrangement. Il n’aimait pas ce souvenir. L’image de l’être-qui-lui-ressemblait s’estompait dans son esprit pour faire place à une atroce sensation d’étouffement qui, après toutes ces années, lui brûlait encore parfois les poumons.
Et cette douleur qui avait suivi… Il était tombé au fonds du puits, et chaque os de son petit corps s’était brisé sur les rochers. Il avait souffert le martyre pendant des semaines, terrorisé, glacé, affamé, incapable de bouger, incapable de mourir. Sans qu’il puisse la formuler, une question le taraudait : « Pourquoi ? »
Il n’avait jamais osé escalader les parois pour aller voir au-delà du puits. Ce soir, le rayon de lune semblait l’inviter à aller vérifier. Alors, pour la première fois de sa vie, il entreprit de remonter vers la surface.
La vue du monde nocturne lui fit l’effet d’une gifle. Les arbres se balançant dans le vent glacé, le bruissement des feuilles, le hululement des oiseaux de nuit, tout cela était nouveau pour lui. A demi aveuglé par l’éclat de la lune, il s’éloigna de la grotte, plus loin, toujours plus loin.
Après quelques heures d’errance et d’émerveillement, il arriva aux abords d’un village. Les maisons étaient plongées dans le noir et le silence, pourtant le Mort-vivant sentit la présence des villageois ; grisé, il s’avança. Un bruit suspect, derrière lui, le fit se retourner. Des buissons émergèrent de nombreuses ombres d’un noir d’encre. Plusieurs monstres l’avaient suivi hors de la grotte dans son escapade nocturne.
Les ombres se firent menaçantes, pointant leurs griffes vers lui, les crocs dénudés. Puis, elles coururent vers le village.
Pendant quelques minutes, les hurlements de terreur et de douleur des villageois résonnèrent dans la nuit. Puis, ce fut tout. Le silence régna de nouveau, mais une odeur âcre, ferreuse, emplit l’atmosphère. C’était l’odeur du sang.
Le Mort-vivant s’avança parmi les ruines, contemplant l’œuvre des monstres. Soudain, son regard orange s’arrêta sur l’un des villageois ; celui-ci vivait encore, mais c’était tout juste. Il s’agenouilla près de lui pour contempler son visage.
Ce visage ne lui était pas inconnu ; il le voyait souvent dans ses rêves, ce visage qui précédait la sensation d’étouffement… L’humain sembla également le reconnaître ; les yeux agrandis par la terreur, il tenta de souffler quelques mots :
« Toi… Tu… Tu es mort… Je t’ai… Je t’ai… »
Le Mort-vivant lui brisa la nuque avant même qu’il ait pu finir sa phrase. Il se sentait enfin en paix. Mieux que cela, même.
Il se redressa et contempla les ruines et les monstres qui rôdaient autour de lui sans oser l’approcher. Là, debout au milieu du chaos total, il se sentait bien.






